Quand on retrouve la liberté soit lors d’une permission ou lors d’une libération et que l’on prend ensuite les moyens de transport, on a l’impression que tout le monde nous regarde. Pourquoi ?
Eh bien, plusieurs facteurs entrent en ligne de compte, dont un qui est plus fort que les autres ; c’est à cause de l’habitude carcérale. L’habitude carcérale ? Oui l’habitude carcérale !!! Car si vous allez en prison pendant une certaine période en subissant plusieurs transferts, une habitude perceptive va s’installer : quand vous arrivez dans une nouvelle prison, tout le monde vous regarde, vous observe, vous analyse, vous catalogue comme cas sociaux, emmerdeur, vicelard, bagarreur, suceur (fayot), sympathique, intelligent, sportif… Vous êtes donc la cible des yeux-visuels des codétenus qui vous voient arriver dans « leur prison », vous savez donc que vous serez jugé à 80% sur les apparences et 20% par votre comportement ; ensuite, la balance des pourcentages change au fur et à mesure que les préjugés de départ s’estompent ou se confirment au fil des mois de cohabitation. Tout détenu sera inquiet dès qu’il verra un nouvel arrivant, car celui-ci peut être la cause de déstabilisation future de l’univers carcéral dans lequel il baignait avant l’arrivée de ce nouveau détenu. On sait donc que quand on arrive dans une nouvelle prison, on sera l’objet de mir, le point de mire, l’objet-cible-d’observation aussi bien dans les couloirs ou locaux de la prison (salle d’activités, salle de classe scolaire…etc) qu’à l’extérieur en promenade ou en sport. Et à force, au fil de vos mois ou années d’incarcération à avoir été observé comme tel à chaque transfert dans une nouvelle structure carcérale [ M.A (Maison d’Arrêt), C.D (Centre de Détention), C.P (Centre Pénitentiaire), M.C (Maison Centrale), SMPR (Service Médico-Psychologique Régional) …etc) ], mais aussi quand vous changez de secteur de la même prison où vous êtes : Quartier Arrivant (QA) pour un autre Quartier de Détention (QD), donc, dans un autre bâtiment…etc.
On finit donc par perceptivement intégrer cet automatisme d’être scrupuleusement observé à la loupe à chaque fois qu’on arrive dans une nouvelle prison, et donc dans un nouveau lieu, nouveau décor !!! Vous avez donc compris qu’une fois qu’un détenu retrouve ponctuellement la liberté lors d’une permission d’un à plusieurs jours ou tout le temps après sa libération, qu’une fois dans les moyens de transport (train, métro, RER, Transilien, bus) ou toute structures de l’état ou structures sociale (Pôle Emploi, Caf, Impôts, gare, salle d’attente des cabinets médicaux ou des hôpitaux, centre commercial, restaurant, hall d’immeuble…etc) il croira à tort ou à raison que tout le monde le regarde. Parce que son système psychique garde en mémoire ce qu’il a expérimenté avec les codétenus des différentes prisons, qui le zieutaient plus que de raison. Alors il pensera qu’il en est de même dans le civil à cause justement de cet automatisme psychique qui se restimule à cause d’une mémoire-d’ambiance de ses anciennes-perceptions-prisons ! C’est aussi simple que ça.
En fait, comme en prison, il verra plein de têtes autour de lui et n’osera pas les regarder (dans les premiers temps) ; eh bien il adoptera le même type de comportement de méfiance une fois libre, fera que cela alimente cette illusion-spéculative que tout le monde le regarde dans les moyens de transport : il verra plein de têtes autour de lui via la vue périphérique de ses rétines, mais n’osera pas les regarder pour confirmer ou infirmer qu’on le regarde bien ou pas. Car en prison, ce n’est pas bon de regarder avec insistance ou pas un autre codétenu, cela peut être considéré comme un défi-d’intimidation : tu continues de me regarder, et tu risques soit un échange houleux ou la bagarre. Voilà pourquoi un ex-détenu au départ croira que tout le monde le regarde, et l’intensité de cette croyance sera proportionnelle aux années de prison qu’il aura faites et du nombre de transfert qu’il aura subis ou voulus (dont il aura fait la demande). Il faut ajouter aussi que le détenu n’aura plus les mêmes repères spatio-temporels que ceux qu’il avait en prison, ce qui contribuera à amoindrir là aussi sa confiance en lui, et donc l’envie de regarder les autres, et donc de sortir de cette fausse croyance que les autres le regardent bien ou pas. Il lui faudra un certain temps qui peut aller de quelques heures à des années après sa libération pour défaire cette idée qu’il est la visée-jugement de tout le monde ; cela dépendra de sa personnalité, de son intelligence (pour comprendre les choses psychologiques) et de ses années d’incarcération.
C’est d’ailleurs souvent ceux qui sortent de prison qui commettent des violence pour des broutilles à cause d’une parano exacerbée une fois qu’ils se retrouvent dans la masse sociale en pensant que tout le monde les regarde, tout le monde leur en veut… !!! Je prends beaucoup les moyens de transport pour me rendre à Paris pour faire la manche… Eh bien à chaque fois que vous croisez des cas sociaux dont 99% ont fait de la taule, je le sais par l’observation de leur attitude, leur langage automatique et les champs lexicaux du vocabulaire qu’ils utilisent mais aussi de leur tenue vestimentaire, eh bien : il ne faut pas les regarder, ils parlent très fort, soit bourrés soit à jeun (en taule on s’habitude à gueuler à travers les fenêtres et les portes), ils jugent rapidement une personne jusqu’à l’agresser souvent… : ils étaient souvent victimes d’autres codétenus en prison, alors ils veulent une sorte de vengeance pour faire très très simple. Pour tous ces ex-détenus-là, ce phénomène perceptif les envahit jusqu’à compromettre leur sincère réinsertion. Alors ils refont des conneries et rebelote la case de départ-taule !!! Ce n’est pas le seul facteur, mais c’est pour expliciter et prolonger l’idée de comment la prison peut abîmer des êtres abandonnés à eux-mêmes.
En tout cas, j’espère avoir répondu à la question de pourquoi beaucoup de détenus (presque tous) pensent que tout le monde les regarde à leur sortie ponctuelle ou définitive d’une prison.
Il faudrait inventer et distribuer à tous les détenus sortant des lunettes avec caméras sur les côtés pour leur permettre de voir qu’ils ne sont pas la visée de l’humanité !!! Je plaisante !!! Vous avez compris l’idée… Merci et bisous !!!